L'écologie est à la mode et c'est sans doute une bonne chose. Mais, curieusement, certains thèmes naguère développés dans l'écologie politique née avec René
Dumont ne sont plus guère évoqués. Ainsi, il n'est sans doute plus politiquement correct d'évoquer la surpopulation. De même, si R. Dumont condamnait le racisme et militait pour une relative
redistribution de la population mondiale (1) il n'aurait sans doute pas cautionné le recours systématique à l'immigration et la défense inconditionnelle des sans papiers. Car en acceptant de
recevoir des immigrés, qualifiés ou non, on prive les pays d'origine d'une main d'oeuvre qualifiée ou en tout cas d'homme assez courageux pour risquer leur vie. S'ils n'avaient pas cette
illusoire perspective d'une vie meileure en Europe, ces hommes courageux agiraient sans doute sur place, dans leur pays, pour virer leurs gouvernements fantoches ou irresponsables et mettre en
place un régime vraiment démocratique capable de mettre la population au travail et d'oeuvrer à un réel projet de développement économique favorable à tous. Et la prise de conscience des tâches à
accomplir les inciteraient sûrement à limiter enfin une natalité excessive.
Le recours à l'immigration est la solution paresseuse qui n'est pas celle proposée par René Dumont. Dans l'Utopie ou la mort, publié en 1973, il souligne qu'il faudrait partager le
travail manuel. Outre que cela conduirait à une société plus juste où le partage des corvées permettrait ensuite au plus grand nombre de connaître un parcours professionnel plus diversifié, cela
permettrait de corrriger l'injustice qui condamne certains à une vie de travail servile alors que d'autres sont déjà protégés, par leur naissance et leur diplôme. De même, on sait bien que ceux
qui par leur parcours de vie ont connu tous les maillons d'une entrerpise sont souvent plus à même d'en comprendre le fonctionnement que des jeunes cadres fraichement sortis d'une grande école,
mais sans expérience réelle, ce qui ne les empêche pas parfois de mépriser ceux qu'ils doivent diriger.
Voici donc le texte de René Dumont:
"Une école participant à la production, pour tuer le mépris du travail manuel.
La ségrégation actuelle, parfois plus poussée que jamais, entre travailleurs manuels et intellectuels, conduit bien des jeunes de nos familles aisées, du lycée à l'université, à ne jamais «
travailler » avant 25, sinon 27 ans! Ensuite, de leur auto à leur bureau et à leur résidence, ils ne feront aucun travail manuel; sauf peut-être la tonte de leur pelouse, et parfois du sport.
Pendant ce temps, pour ramasser nos ordures, balayer nos rues, et servir de domestiques, ce qui nous reste de prolétaires ne suffit plus : il faut faire appel à des esclaves d'un nouveau type,
baptisés immigrés : d'Espagne et du Portugal, du Maghreb et maintenant d'Afrique tropicale. Mon maçon à Aix présente son manoeuvre tunisien comme « son esclave », et le traite de même. L'écart
entre les rémunérations des divers travaux s'accroît plutôt chez nous; il s'amplifie davantage encore à l'échelle internationale.
Le mépris du travail manuel qu'enseigne ce système d'éducation s'étend vite à celui qui le réalise, surtout quand il s'y mêle du racisme. Tant qu'il persistera, toutes les tentatives d'une
société moins inégale en resteront au niveau des propositions moralisatrices, des incantations. Supprimer ce mépris n'a pas été réalisé pleinement en Union soviétique. Il exigerait d'abord que
chacun, au moins au début de sa vie, ait largement participé à un travail manuel. Il n'est point question de revenir à l'exploitation du travail des enfants de 1820-1840. Mais j'ai toujours
regardé avec sympathie le jeune Américain distribuer des journaux après l'école pour avoir son argent de poche, et l'étudiant québécois gagner, en cinq mois de vacances, l'essentiel de ses sept
mois de scolarité. Quand ils ont travaillé avec des ouvriers agricoles, ils en ont des choses à m'apprendre, mes étudiants de l'université d'Ottawa!"
René Dumont, L'utopie ou la mort, Paris, Seuil éd., 1973, p. 149.
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