Lundi 23 juin 2008
Les sujets de philo sortis au bac lundi 16 juin ont donné lieu à un excellent article de Jean-Paul Jouary dans Libération:
http://www.liberation.fr/rebonds/333995.FR.php

A vrai dire, je ne sais pas s'il faut prêter aux auteurs de ces sujets l'intention machiavélique que leur prête Jouary, mais en tout cas tout le laisse effectivement penser.

Or, le problème actuel de l'enseignement de la philo est bien résumé ici:
http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2340432&rubId=788

Les élèves ont de plus en plus de mal à comprendre nos cours, et de ce point de vue, les sujets de L sont une véritable agression pour des élèves qui ressemblent de plus en plus à des bac pro option langue ou arts par exemple, tant les lacunes et parfois l'incapacité à lire vraiment un texte sont importantes.

Il y a de plus en plus accord sur ce constat, car même les pédagolâtres les plus acharnés ou les belles âmes qui trépignent d'admiration devant les oeuvres ou prestations inoubliables de nos élèves sont obligés de reconnaître que à tout le moins quelque chose ne va plus.

Le problème, c'est que cet accord sur le diagnostic n'entraîne pas un accord sur le pronostic et la thérapie!

Par exemple,  Luc Ferry, ancien ministre, entérine cet état de fait et en conclue qu'il faut renoncer à ce qui faisait la spécificité de notre discipline, l'éducation à la réflexion méthodique, au profit d'un enseignement de l'histoire des idées, en effet plus accessible à nos élèves light:
http://www.la-croix.com/article/index.jsp?docId=2340440&rubId=786

Et curieusement, on voit dans l'article de La Croix cité plus haut que certaines organisations qui se veulent "progressistes" comme on dit en novlangue souhaitent elles aussi une diminution de nos prétentions par un allègement et une diversification des épreuves.

Je trouve ces solutions fondamentalement injustes. Car les élites sociales, elles, continueront à donner à leur progéniture le meilleur enseignement possible.  Il se peut même que la philosophie retrouve ce qui fut à l'origine de son enseignement en france, une formation des élites.

Pour ma part, je pense que la vraie solution consiste d'abord à vraiment diagnostiquer le problème.

Voici le texte que j'ai distribué aux parents d'élèves de mon lycée en décembre dernier:

Note aux parents d'élèves à propos de l'enseignement de la philosophie (F. Guého)
La philosophie est une discipline nouvelle pour les élèves en Terminale, mais il en est ainsi pour tous les élèves de France. Certains élèves éprouvent des difficultés spécifiques en philosophie, mais il ne faut pas nécessairement en chercher la cause dans une difficulté propre à cette matière, dans le déroulement de la classe ou les méthodes pédagogiques choisies.
La principale difficulté vient du fait que la philosophie, par ses exigences impossibles à contourner cristallise les difficultés ou lacunes accumulées par certains élèves souvent depuis le collège, sans qu'ils en aient été assez avertis par la possibilité d'un redoublement par exemple.
Ainsi, en philosophie, des difficultés de langue, une certaine pauvreté du vocabulaire, une culture générale minimaliste vont se traduire par de très grandes difficultés à comprendre un programme de notions qu'il est impossible de simplifier. Par exemple, l'analyse du problème de la liberté humaine suppose que l'élève ait déjà été familiarisé avec des problèmes de base comme les conflits entre raison et sentiment, la différence entre le niveau individuel et le niveau collectif, voire universel d'un problème, ce qui était naguère abordé ou même étudié dans les cours de littérature ou de langue par exemple. L'élève doit en outre être familiarisé avec un vocabulaire un peu plus élaboré que celui, utilitaire, du langage courant.
Et bien entendu, le travail philosophique suppose qu'aient été définitivement acquises des techniques élémentaires de travail comme la consultation quasi quotidienne d'un bon dictionnaire dès qu'on rencontre un mot inconnu, la prise de notes, la lecture crayon en main, etc. Toutes ces habitudes de travail ne sont plus une obligation dans le système scolaire français, et ce depuis trois décennies. Et comme il n'y a pratiquement plus de niveau minimum requis pour passer d'une classe à l'autre, certains élèves parviennent jusqu'en terminale alors qu'ils sont pratiquement démunis. Ils finissent souvent par prendre conscience de leurs lacunes, ce qui est pour eux une expérience pénible à vivre, on peut le comprendre.
Les problèmes de langue, de vocabulaire, de syntaxe ainsi accumulés au fil des ans expliquent bien des difficultés à l'écrit, qui constitue l'épreuve cruciale en philosophie. Pour remédier à ces problèmes, car il est toujours temps d'y remédier, je ne peux que suggérer la fréquentation quotidienne et assidue d'un bon dictionnaire, un effort pour élargir sa culture. Il faut inciter les jeunes qui souhaitent réussir à s'émanciper de la culture "jeuniste" dominante actuellement. Les inciter, par exemple, à écouter plutôt la radio sur France-Culture que des stations de variétés, à profiter de leurs loisirs pour découvrir des domaines nouveaux, par exemple grâce aux chaînes culturelles de télévision comme Arte, la cinquième, Histoire, Public-sénat, etc… ce qui ne pourra que leur être bénéfique pour la philosophie et pour les autres disciplines.
En Terminale, toutes les énergies, y compris les loisirs, doivent être mobilisées vers la réussite au bac, afin de déjà préparer les futures études supérieures où l'on voit qu'un pourcentage important d'étudiants échouent quelques semaines après le début des cours, malgré leur bac en poche. (fin du document distribué)


je pense que pour résoudre le problème de l'enseignement de la philosophie, il faut d'abord résoudre le problème de l'école. Il faut
-revenir à des règles claires
-définir clairement les savoirs requis pour passer d'une division à une autre, donc
-n'admettre en seconde, puis en première que les élèves qui ont réellement le niveau.
-introduire des études surveillées obligatoires et en silence
-réintroduire, avec intelligence un système de récompenses, de sanctions et de punitions.
-Autoriser les établissements à renvoyer les élèves qui ne respectent pas le règlement (1)
-réformer les programmes de français pour qu'on y lise à nouveau systématiquement les textes fondamentaux de la littérature française et internationale
-revenir à un programme d'histoire cohérent qui respecte la chronologie et ne fasse pas l'impasse sur des faits historiques importants. Par exemple, mes élèves cette année ne se rappellent rien sur le boulangisme ou l'affaire Stavisky! Sans parler du cabinet bleu horizon!  Or, par exemple, pour comprendre l'extrême-droite, il peut être intéressant de comparer avec le boulangisme, etc..
-enfin, rappeler aux élèves et aux parents que le savoir au collège puis ay lycée doit être cumulatif. On est censé se rappeler en terminale ce qu'on a appris en 4.ème ou en seconde, y compris en histoire! Il faut réviser. Quand j'étais élève, c'était la règle!
-il faudrait aussi réformer les études des langues vivantes, afin qu'on y étudie aussi les oeuvres littéraires marquantes, au liue d'avoir la prétention d'apprendre à parler, même si bien entendu cet objectif reste important.
-plus généralement, il faudrait retrouver ce qui prévalait naguère, à) savoir une synergie entre les disciplines. Par exemple, j'ai lu mes premiers textes de nietzsche ou de Freud en seconde, allemand deuxième langue. J'ai entendu parler des philosophes pour la première fois en anglais, classe de quatrième, et ainsi de suite.

Enfin, il faudrait rappeler aux parents que les professeurs sont seuls compétents dans leur discipline, même s'il y a peut-être de nos jours plus de "profs" que de "professeurs".

Actuellement, du fait de la démagogie des gouvernements successsifs depuis des années, l'école est devenue comme un hopital ou ce seraient les patients qui feraient le diagnostic, les parents des patients qui décideraient de la thérapie, mais o^tout le monde ferait un procès aux médecins si le traitement échouait, ce qui ne manque pas d'arriver maintenant dans l'école actuelle qui a oublié son âme.

 De ce point de vue, Luc Ferry que j'ai connu plus nuancé ferait bien d'y regarder de plus près avant d'accuser les profs de ne pas bien faire leur travail.

Un dernier mot: comme professeur, j'ai pris mes responsabilités en adhérant à un syndicat proche de mes idées, le SNALC.


(1)  j'ai eu cette année un élève qui a systématiquement perturbé toutes les classes depuis 3 ans. Mais il n'a jamais été renvoyé! Une collègue pleine de générosité m'a expliqué qu'elle était heureuse d'avoir "sauvé" (!) cet élève. Je lui ai répondu qu'en cela elle en sacrifiait 23 autres ! j'attends toujours sa répoinse. A cause de cet olibrius, des élèves risquent de louper le bac. Je trouve cela profondément injuste et même scandaleux.


Par Fabrice Guého
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