J'ai entendu ce matin sur France-culture une bien intéressante émission avec Naomi Klein, auteur de La stratégie du choc : la montée d'un capitalisme du désastre. Selon elle, une tendance dure du capitalisme actuel serait de provoquer des crises graves, voire mettre certains pays ou régions en état de choc afin de pouvoir trouver de nouveaux débouchés pour l'économie de marché.
Tout en se défendant d'y voir une idéologie du complot, Noami Klein souligne que, par exemple après le passage du cyclone Katrina qui dévasta la Louisiane, l'Etat fédéral américain a été singulièrement absent lors de la reconstruction, et les tenants de l'ultra-libéralisme en ont profité pour mettre en place une stratégie de privatisation généralisée, en particulier pour l'éducation.
L'essentiel du débat dans la seconde partie de l'émission a tourné autour des critiques d'Alain-Gérard Slama selon lesquelles il ne faut pas voir dans tout ceci un défaut consubstantiel du libéralisme, mais bien tout au plus une conséquence seconde.
A vrai dire, je ne saurais trancher cette question. En revanche, je considère que la thèse de Naomi Klein, même si on la nuance considérablement, a tout le même le mérite de mettre l'accent sur une hypothèse dont il faudrait pouvoir vérifier la validité.
A coup sûr, et c'est dans sa nature, le capital obéit à un conatus, à une volonté de puissance sans borne. Il ne faut pas demander au capitalisme d'être moral, comme le notait déjà André Comte-Sponville. C'est justement à l'Etat qu'il appartient de mettre des bornes aux excès de l'économie de marché. Il est bien logique que la bourgeoisie mondiale cherche à toujours étendre plus ses profits, c'est dans sa nature, et cela a été l'occasion de créations de richesses dont finalement tout le monde peut bénéficier. De ce point de vue, le libéralisme économique et philosophique, pris au sérieux, a été à l'origine de nombreux bienfaits pour l'humanité.
Mais néanmoins il ne faut pas être naïf: les milieux financiers qui désormais sont les maîtres de l'hyper-capitalisme ne sont pas des philanthropes. Ils vont chercher à étendre leurs pouvoirs. Aux peuples de savoir s'ils ont envie de céder ou au contraire de résister en utilisant le seul moyen qui leur permette d'y parvenir, l'Etat-Nation.
Or, la meilleure manière de voir si Naomi Klein a raison est, me semble-t-il de chercher les symptômes de ce qu'elle croit dévoiler dans les événements qui jalonnent l'histoire récente, comme du reste elle le fait elle-même;
Et cette grille de lecture apparaît alors fort intéressante.
Or, la thèse de Naomi Klein permet de porter un regard nouveau sur deux problèmes qui font débat en France depuis de longues années: l'immigration et l'école.
Une des vérités les plus ressassées par la gauche qui peine à se trouver une doctrine est la critique sans nuance du libéralisme et plus généralement de l'économie de marché. Selon ces analyses, qui sont justes quant au fond, mais excessives et donc partielles et malhonnêtes consiste à souligner que l'intérêt des milieux financiers est avant tout d'avoir affaire à une population qui soit la moins armée possible pour comprendre les lois et mécanismes du marché, du travail et de la distribution.
C'est parfaitement juste. Or, que constate-t-on depuis 30 ans? Précisément la casse de ce que savait faire parfaitement l'école, à savoir la transmission de savoirs et de savoir-faire rigoureux qui permettait un véritable mouvement social. On sait que la chance de promotion sociale par l'école pur un fils ou une fille d'ouvrier était bien plus grande dans les années 60 que depuis les années 80. L'école a vu le triomphe des idéologies que dénonce depuis longtemps Alain Finkielkraut (depuis la défaite de la pensée jusqu'à L'imparfait du présent. Or, les principaux acteurs de ce désastre ont été les gens de gauche, en particulier les professeurs qui ont accepté d'être peu à peu dépossédés de leur compétence. L'éducation nationale est devenue comme un hôpital où les malades feraient eux-mêmes le diagnostic, les parents des malades décideraient du traitement, mais où ils feraient un procès aux médecins si le traitement n'a pas marché. Parmi les syndicats enseignants, le SNES et surtout le SGEN ont été à la tête de cette critique qui voyait dans l'école traditionnelle des comportements élitistes et méprisants qui ne tenaient pas compte de nos "nouveaux publics". Seul pendant longtemps, le SNALC a défendu une position exigeante et rigoureuse de l'éducation. Or, c'est ce syndicat qui, pendant longtemps, a été taxé de syndicat de droite, voire d'extrême-droite!
Dès lors, si on utilise la grille de lecture de Naomi Klein, n'est-on pas forcé d'admettre que c'est finalement l'idéologie dominante du "petit peuple de gauche" comme on disait naguère qui a accompli le travail de sape et d'autodestruction que la bourgeoisie, goguenarde devant ce triste spectacle, ne lui avait même pas demandé? Autrement dit, faut-il voir dans le sabordage de l'école l'action indirecte d'un complot libéral qui finalement va en retirer tous les fruits, comme le montre la démultiplication des officines privées de soutien scolaire?
Second problème: l'immigration. Naomi Klein remarque qu'une des tactiques employées est la mise en état de choc. Or, que constate-t-on dans le monde du travail? Une plus grande précarisation des travailleurs dans les entreprises soumises à la concurrence, ce qui se paie par du chantage au chômage et une plus grande souffrance et donc une plus grande fragilité comme le montre le célèbre livre de Christophe Dejours, "souffrance en France". Mais en France, les syndicats sont encore assez puissants pour défendre autant que faire se peut les intérêts des travailleurs.
Or, qu'est-ce qui se joue derrière l'affaire des "sans-papiers"? L'argument principal consiste à dire qu'il faut bien faire appel à des étrangers, parce que les "français" ne veulent pas de ces emplois. Et ce dans une situation de chômage persistant. Et pour éviter de subir une pression à la hausse des salaires, on laisse comme par miracle des patrons employer pendant des années des travailleurs clandestins, véritables esclaves des temps modernes. La solution, évidemment, consisterait comme le souhaite une large majorité de français, à limiter voire supprimer toute immigration et à laisser ainsi la loi de l'offre et de la demande remplir son office en forçant les employeurs à payer dignement leurs employés.
Or, que voit-on? De brave gens de gauche qui, pleins de bonne volonté morale, défendent les sans papiers, et pour certains revendiquent le droit pour tout être humain de s'installer où bon lui semble! Banco! La finance internationale n'attend que ça !! Une libre circulation généralisée des biens et des personnes permettrait de mettre une population locale en état de choc en créant des crises sans précédent, dont les émeutes des banlieues n'ont été que les prémisses, Et le modèle social français serait alors irrémédiablement détruit.
Naguère et pour ces excellentes raisons, les communistes étaient opposés à l'immigration massive, et ils avaient raison. Mais ils ont changé d'avis à la fin des années 70 parce que le thème démagogique de l'ouverture à l'autre (que ne pratiquent jamais les autres cultures devant qui on nous demande d'être si ouverts) est devenu à la mode.
Ainsi, il est plaisant de constater que les analyses les plus lucides sur ces questions se trouvent chez des penseurs plutôt classés "à droite" comme Ivan Rioufol ou Eric Zemmour dont il faut saluer le courage.
Etrange pays où les vraies idées de gauche sont défendues par des hommes de droite alors que les hommes dits de gauche ont finalement des pratiques parfois pire que les pires politiques de droite.
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